LE COMMENCEMENT
J’ai bien essayé, comme tout le monde, de faire sortir la marquise à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et de raconter l’histoire d’un jeune homme ambitieux ou mystique, d’une orpheline qui se venge, d’un fils de roi abandonné ou d’une personne d’un sexe ou de l’autre emportée par la passion. La plume me tombait des mains. Il me semblait toujours sauter, à bout de souffle, au hasard, dans les wagons vides et pourtant surpeuplés d’un train en marche depuis longtemps. Tout supposait des causes et des effets qui n’en finissaient pas, tout renvoyait à autre chose. Il n’y a pas de roman, j’imagine qu’il n’y a pas de tableau, de sculpture, de tragédie, de filin, de symphonie ou de concerto, peut-être pas de théorème, peut-être pas de postulat, il n’y a pas de geste ni de soupir qui ne pointe en secret vers l’absence parmi nous de l’être des origines. Mieux valait tout de suite commencer par le commencement. Le malheur est que le commencement, nous ne sommes capables de rien en dire.
Malgré toutes les menaces de la suite et de la fin, il n’y a pas de plus beau rêve que le rêve du commencement. Le point du jour, le premier amour, le début de l’année, une naissance, les incipit de roman –
« Longtemps, je me suis couché de bonne heure... »
ou
« Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée à Milan... »
ou
« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide... »
ou
« Je suis né dans un monde qui regardait en arrière... »
sont tout pleins d’espérance, d’enthousiasme et de liberté. Qu’est-ce que je fais ici sinon mettre lentement au jour, dans l’angoisse et la joie, un ouvrage destiné à bouleverser les lecteurs et à vivre à jamais ? Chaque matin, le jour revit. Si le monde n’est fait que de matins, si tout le bonheur du monde est dans les matinées, c’est qu’il y a dans le commencement une promesse d’on ne sait quoi et peut-être de presque tout. Si, en dépit de tant de larmes, le monde est une bénédiction, c’est qu’il recommence à chaque instant. La vie n’est qu’une suite de commencements, indéfinis dans le temps. Et le deuxième, le troisième, le centième recommencement, et le cent millionième, renvoient au premier et au seul commencement : celui où le tout se dégage du néant.
À chaque instant, le souvenir et l’histoire évoquent le commencement. À défaut du commencement du commencement qui reste tapi dans l’ombre, nous ne cessons jamais de partir à la recherche d’un commencement intérimaire d’où dégager la pelote de fil qui mènera jusqu’à nous. Nous avons des parents, des ancêtres, un pays, un passé, des souvenirs, des habitudes. C’est qu’un jeu se déroule dans le temps entre la cause et l’effet – un jeu où la cause n’est qu’un effet et où l’effet devient cause à son tour. Le tout, à l’origine, peut succéder au néant parce que le mécanisme de la cause et de l’effet est injecté dans le temps. Comment s’étonner alors que tout ne s’explique pour nous qu’en remontant la série des effets et des causes jusqu’aux premiers commencements ? La mathématique, l’histoire, l’éducation, le jardinage, l’enquête policière, la rumination amoureuse et tout le reste n’en finissent jamais d’exiger un retour et un recours aux origines. Soigner, surtout – et je vous soigne –, c’est suivre pas à pas la chaîne des effets et des causes jusqu’à la cause première, et presque toujours cachée, du mal. Entre la guérison et les origines existe un lien secret qui jette une brusque lumière sur ce tout où nous vivons. Exister dans le temps, c’est s’interroger sur l’origine.